Nathalie Marin

En séance #3 : Déposer l’armure

eczéma stress émotionnel peau tension intérieure

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Il vient me voir pour un eczéma apparu brutalement au début du mois de janvier, sans antécédent particulier, comme quelque chose qui surgit sans prévenir, un stress émotionnel qui s’installe rapidement et qui résiste malgré les traitements locaux, ce qui le déstabilise autant que l’intensité des plaques elles-mêmes.

Quand le corps parle à la place de l’émotion

Lorsque je lui demande ce qui s’est passé dans les semaines précédentes, il ne cherche pas longtemps et remonte immédiatement le fil des événements, dans un récit précis, organisé, presque déjà intégré.

D’abord la chienne, quatre mois, des convulsions brutales, l’urgence vétérinaire, et cette peur très concrète, presque physique, de la perdre.

Puis, quelques jours plus tard, sa femme. Une nuit, elle ne peut plus se lever, il allume la lumière, comprend immédiatement que la situation est grave, et très vite tout s’accélère. À l’hôpital, le verdict tombe : un sodium dangereusement bas, avec un pronostic vital engagé.

Deux moments rapprochés, deux situations où la vie peut basculer.

Il raconte tout cela avec précision, en décrivant les démarches, les décisions à prendre, l’organisation, ce qu’il a fait, ce qu’il a géré, comme si l’ensemble pouvait se tenir dans une logique d’action.

Mais ce qui frappe, c’est moins ce qu’il dit que ce qui reste en retrait.

Car à aucun moment il ne parle de ce qu’il a ressenti.

Ce n’est pas qu’il évite, ni qu’il refuse d’y aller. C’est plutôt comme si, dans la manière dont l’expérience s’est organisée en lui, le stress émotionnel n’avait pas trouvé de place où s’inscrire, comme si elle avait été contenue dès le départ pour permettre au reste de tenir.

Je l’écoute, et très vite se dessine cette impression particulière : il parle depuis l’endroit de celui qui a tenu, pas depuis celui qui a traversé.

Alors je lui demande ce qu’il s’est passé pour lui intérieurement au moment où le pronostic était incertain, au moment où il ne savait pas si sa femme allait s’en sortir.

Il me répond qu’il a géré, que dans ces moments-là il fonctionne bien, qu’il organise, qu’il décide, qu’il tient, comme si cette capacité-là était à la fois évidente et nécessaire.

Je lui propose alors une échelle simple, presque anodine : de 0 à 10, à combien se situe sa peur d’avoir perdu sa femme.

Il me répond immédiatement : dix.

La réponse est nette, sans hésitation, presque évidente.

Et pourtant, quelque chose ne s’aligne pas.

Car cette intensité, telle qu’il la nomme, ne s’inscrit pas dans son corps, ne laisse pas de trace visible dans l’instant, comme si la peur avait été reconnue mais aussitôt contenue, absorbée, mise à distance pour ne pas désorganiser l’ensemble.

Ce décalage devient un point d’appui.

Au fil de la séance, une organisation plus ancienne commence à apparaître, quelque chose de cohérent, presque logique dans sa construction.

Une identité construite sur la maîtrise

Enfant de parents âgés, élevé dans l’idée qu’il devait savoir se débrouiller seul, il a appris très tôt à tenir, à faire face, à ne pas dépendre, et peu à peu s’est construite une identité fondée sur la solidité, la fiabilité, la capacité à gérer.

Sa valeur s’est organisée autour de cela : être quelqu’un sur qui l’on peut compter, quelqu’un qui assure, quelqu’un qui ne flanche pas.

Et cette structure lui a permis de réussir, d’assumer des responsabilités, de trouver une place reconnue dans sa vie personnelle et professionnelle.

Elle est profondément adaptative.

Mais elle repose sur une condition implicite : tant qu’il peut agir, tant qu’il peut trouver une solution, tant qu’il peut garder une forme de maîtrise, tout reste stable.

Or, face à la maladie brutale, face au risque vital, il ne peut rien résoudre.

Il peut accompagner, organiser, décider, être présent, mais il ne peut ni empêcher ni contrôler ce qui est en train de se jouer.

Et c’est précisément là que quelque chose se fissure, parce que l’impuissance, dans son système, n’a pas de place où s’inscrire.

Lorsque l’affect ne peut être pleinement accueilli, ressenti et élaboré, il ne disparaît pas pour autant. Il cherche une autre voie.

Et parfois, c’est le corps qui prend le relais.

La peau, en particulier, est un organe singulier, à la fois frontière et lieu de contact, surface de séparation mais aussi espace de relation au monde.

Lorsqu’une tension interne ne trouve pas d’espace pour être pensée, partagée ou symbolisée, elle peut venir s’inscrire là, comme si le corps tentait de créer à l’extérieur une limite qui, à l’intérieur, ne peut se constituer autrement.

Dans ce contexte, l’eczéma peut être entendu comme une tentative de régulation du stress émotionnel, une manière pour l’organisme de traiter ce qui déborde sans pouvoir être contenu sur le plan psychique.

Quand l’impuissance ne trouve pas sa place

C’est à ce moment-là qu’il évoque les chevaux.

Adolescent, il était passionné d’équitation. Il aimait profondément cela, mais il a arrêté, parce qu’il ne serait pas champion, parce qu’il n’atteindrait pas un niveau d’excellence suffisant, et que, dans son système, l’amour seul ne constituait pas une raison valable pour continuer.

Des années plus tard, il y est revenu.

Et lorsqu’il en parle, quelque chose se modifie légèrement, presque imperceptiblement, dans sa manière d’être là.

Le ton change, le visage se détend un peu, comme si, dans cet espace-là, il n’avait plus besoin de tenir de la même manière.

« Avec eux, on ne peut pas tricher », me dit-il. « Ils voient quand on force. Ils sentent quand on n’est pas juste. »

Ce qu’il décrit dépasse largement l’activité sportive.

Face au cheval, la maîtrise ne suffit pas, la performance ne suffit pas, il faut être présent, ajusté, authentique, et toute tension, toute rigidité se perçoit immédiatement.

Le lien se construit autrement.

Je fais alors le lien avec ce que nous observons en séance : depuis toujours, il s’est construit dans la maîtrise, dans la tenue, dans le contrôle, mais le cheval, lui, ne répond pas à cela.

Il répond à la qualité de présence.

Il ouvre un espace où la vulnérabilité n’est plus une menace, mais une condition du lien.

Je lui propose alors une expérience simple, presque discrète : dire à sa femme qu’il a eu peur.

Non pas en tant que celui qui organise, qui protège, qui tient, mais en tant qu’homme.

Déposer l’armure sans s’effondrer

À la séance suivante, il m’en parle presque en passant, comme quelque chose de simple, presque banal.

Un soir, dans la cuisine, il lui a dit qu’il avait vraiment cru la perdre, qu’il s’était senti impuissant, et il me dit que cela lui a fait du bien, que c’était inconfortable, mais apaisant.

Et dans les semaines qui suivent, l’eczéma diminue progressivement, jusqu’à disparaître.

Il ne s’agit pas d’un lien magique entre parole et peau.

Il s’agit d’un déplacement interne.

En acceptant d’intégrer l’impuissance comme une expérience possible, sans qu’elle vienne menacer son identité, il assouplit une organisation devenue trop rigide.

La tension diminue.

Le corps n’a plus besoin de porter seul ce qui n’était pas exprimé.

Il n’a pas cessé d’être solide.

Il a simplement accepté, pour la première fois, de déposer l’armure quelques instants.

Et parfois, cela suffit.

Parce que le changement ne vient pas toujours d’une transformation radicale, mais de ces moments très précis où l’on cesse, même brièvement, de se tenir en force contre soi-même, et où quelque chose d’autre peut apparaître, plus vivant, plus ajusté, plus humain.

Dans mon approche psycho-émotionnelle intégrée aux soins esséniens, ce travail consiste à accompagner ces réorganisations intérieures : comprendre les mécanismes identitaires qui ont protégé, et permettre qu’ils s’assouplissent sans s’effondrer. L’accompagnement proposé s’inscrit dans un cadre non médical et ne se substitue pas à un suivi médical ou psychologique réglementé.

A lire aussi

Pour aller plus loin

📖 Les formes-pensées, ces messagères de l’âme – Éditions Eyrolles

🌐 Pourquoi le stress aggrave l’eczéma ? un podcast de France Radio

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